1 de February de 2023

PIPOL 11

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Le retour du patriarcat

Le thème du patriarcat, s’il était devenu désuet, revient aujourd’hui en force et serait même tenu pour responsable du malaise contemporain. Il a émergé dans les studies qui nous viennent des universités américaines et les médias s’en font l’écho. Mais il s’entend aussi dans le discours des analysants. C’est à partir de cet angle clinique que nous aborderons cette question pour l’élargir aux enjeux sociétaux actuels.
Considéré comme un système social, culturel et économique construit pour la domination et l’exploitation des femmes par les hommes, des minorités de race, de classe ou de genre par la majorité blanche, colonialiste, bourgeoise et hétéronormée, le patriarcat rassemble contre lui les luttes féministes, les idéologies dites woke, et l’activisme de la communauté LGBTQIA+.
La psychanalyse a, depuis son invention par Freud, participé à la remise en cause de l’ordre patriarcal. Aujourd’hui, paradoxalement, elle serait accusée d’être complice de son maintien en plaçant le père au centre de la subjectivité humaine. Lacan l’avait noté en 1971 – c’est alors la seconde vague du féminisme – l’Œdipe, « soi-disant, […] instaure la primauté du père, qui serait une espèce de reflet patriarcal » [1].
La carence du père
Pourtant, Freud, dès L’interprétation du rêve, indique que la potestas du père est « tombée en désuétude » [2]. Et Lacan, déjà dans « Les complexes familiaux », rapporte au déclin du père, dont la personnalité est « toujours carente […], absente, humiliée, divisée ou postiche » [3], l’apparition même de la psychanalyse.
La figure du père tout-puissant, jaloux et jouisseur, qui garde pour lui toutes les femmes, ne se rencontre qu’au niveau du mythe, celui que Freud a inventé avec Totem et tabou [4], un père mort qui plus est, tué par ses fils. Ceux-ci ne pourront désormais plus transmettre qu’un péché et la vénération du totem pour y localiser la toute-puissance du père mort. Freud a vu là l’origine de la religion et de la figure d’un Dieu éternel, Dieu le père [5].
Lacan a maintenu cette faute fondamentale du père tout au long de son enseignement, car c’est seulement à cette condition qu’il peut limiter et civiliser la jouissance pour donner accès au désir, soit transmettre la castration. Claude Lévi-Strauss, en décryptant les structures élémentaires de la parenté, a formalisé ce que Freud avait découvert avec l’Œdipe comme vecteur de la loi fondamentale et universelle de l’interdit de l’inceste.
Le déclin du père a été élaboré de différentes façons par Lacan au cours de son enseignement. Du défaut de puissance liée à l’imago, il a été réduit à un signifiant, le Nom-du-Père. Si ce dernier fut d’abord garant de l’ordre symbolique, il a pris ensuite statut de fiction, de semblant faisant bouchon au trou du symbolique, pour enfin être pluralisé en devenant une pure fonction logique, celle de l’exception.
Les maladies du père
À l’heure du discours de la science et du capitalisme, alors qu’il est débordé par les objets de consommation qui saturent le manque et entravent la castration, que peut-on exiger du père ? Comment peut-il encore nous « é-pater » [6] ? En transmettant, dira Lacan, dans un « juste non-dit » [7], la façon dont il se débrouille avec la jouissance dans le lien à son partenaire. Cette version du père, répondant à ce qu’il n’y a pas de rapport écrit entre les sexes, est toujours symptomatique.
C’est ainsi que l’Œdipe ne donne accès à aucune normalité, mais produit plutôt des névroses. Ce sont les maladies du père, phobie, hystérie, névrose obsessionnelle, avec leurs litanies de symptômes. Et si un père se prend pour le père, celui qui a une règle pour tout, sans faille, s’il veut s’égaler au Nom, servant un idéal universel et désincarné, il bascule dans l’imposture en excluant « le Nom-du-Père de sa position dans le signifiant » [8], c’est alors sa forclusion.
L’en-deçà du symbolique
La carence civilisatrice que porte sur lui le père, sa propre castration, et qu’il transmet comme manque, est donc fondamentale. Mais si elle est rejetée, si elle est refusée, ou déniée, alors la puissance du père peut faire retour par la violence, dans un en-deçà du symbolique. Car il y a aussi « les péchés du patriarcat » [9]. Évoquons le masculinisme, le harcèlement, les abus sexuels, ou encore les féminicides. Ils confinent au père branché sur la fixité de sa jouissance, qui traverse la barrière de la pudeur pour rejoindre le réel insupportable [10].
Au niveau sociétal, les réactions au déclin du père se font également de plus en plus dures. Des courants religieux se radicalisent. Les droits des femmes sont bafoués dans certaines contrées d’Islam. Mais dans nos sociétés occidentales aussi, on refuse par exemple, au nom de la religion, l’avortement à des femmes violées, ou on abolit ce droit acquis depuis près de cinquante ans dans « la plus grande démocratie du monde ».
Des dirigeants populistes, aux allures patriarcales, en remettent sur la férocité du surmoi, tout en se situant eux-mêmes hors la loi, et mettent les démocraties en danger dans leurs fondements mêmes. Certains autocrates, nostalgiques d’empires perdus, n’hésitent pas à entraîner des pays dans une guerre, provoquant mort, exode et désolation.
Ségrégation généralisée
Lacan, en 1968 déjà, prédisait que « la trace, la cicatrice de l’évaporation du père […] [produit] une ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières. » [11] Le combat, légitime, mené contre les injustices liées à la race, au genre ou à la situation sociale, est habité par un paradoxe. S’il se veut inclusif, force est de constater qu’il y a « un point de rebroussement » [12]. Les discours, au nom du bien, prennent une tournure véhémente et intolérante, sans dialectique possible. Une véritable police du langage se met en place par laquelle tout le monde surveille tout le monde et chacun crie au scandale dès qu’un propos est jugé ne pas correspondre aux normes arbitrairement décidées par des groupes autoproclamés.
L’évaporation du père, sa pulvérisation selon une expression de J.-A. Miller, au-delà de sa pluralisation, produit autant de signifiants identitaires qui font communautés et tentent de s’imposer à toutes les autres. La lutte contre le patriarcat qui pourrait rassembler provoque au contraire la ségrégation.
Que peut la psychanalyse ?
À l’heure où les discours idéologiques s’affrontent, J.-A. Miller fait remarquer qu’il s’agit de ne pas oublier la souffrance que la déliquescence de l’ordre symbolique peut provoquer, pour chaque sujet, un par un [13]. Et si, comme il l’indiquait, il est difficile de débattre avec un désir – par exemple de trans-identité car à ce niveau, personne n’a tort ni raison −, c’est à partir de la clinique que la psychanalyse peut agir. De quoi le patriarcat est-il le nom, pour chacun, singulièrement ? Qu’est-ce qui fait trou, traumatisme pour un sujet ? Comment cela inscrit-il un programme de jouissance qui lui est singulier et extime en même temps ? Comment un sujet bricole-t-il un symptôme, quel nouage peut-il construire, qui lui permette de répondre du réel ?
Pour pouvoir être à la hauteur de l’adresse qui lui est faite, le psychanalyste, le praticien, qu’il travaille en cabinet ou en institution, doit se faire objet « étonnamment versatile, disponible et multi-fonctionnel […], ne rien vouloir a priori pour le bien de l’autre, être sans préjugé quant au bon usage qui peut être fait de lui […]. Il faut pour cela qu’il ait cultivé sa docilité jusqu’à savoir prendre dans le sujet tout-venant la place d’où il peut agir ». [14] Ce sera le pari du congrès PIPOL 11, portant sur La clinique et la critique du patriarcat.
Guy Poblome
Directeur du congrès PIPOL 11
EuroFédération de Psychanalyse
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 173.
[2] Freud S., L’interprétation du rêve, traduction par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Seuil, 2010, p. 298.
[3] Lacan J., « Les complexes familiaux », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 61.
[4] Freud S., Totem et tabou, traduction par Dominique Tassel, Paris, Points, 2010.
[5] Cf. ibid., p. 269-270.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 208.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ?, n°3, mai 1975, p. 108.
[8] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 579.
[9] Miller J.-A., « Conversation d’actualité avec l’école espagnole du Champ freudien, 2 mai 2021 (I) », La Cause du désir, n°108, juillet 2021, p. 54.
[10] Cf. Miller J.A., « Nous n’en pouvons plus du père ! », La Règle du jeu, disponible sur internet.
[11] Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8.
[12] Miller J.-A., « Conversation d’actualité… », op. cit., p. 54.
[13] Cf. ibid.
[14] Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, n°5, juillet 1998, p. 14.
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